La patte de Sekhmet

Sujet dans 'Forum Ecriture' lancé par Flo, le 18 octobre 2010.

  1. Flo

    Flo
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    Reine Paillettes

    Thème: Le Road-Trip.

    "Le 10 Août 2011, écrit au soir.

    Nous sommes fous d'être ainsi sur une nationale, un jour d'août, à l'aube. Que m'a-t-il pris de me faire embarquer là-dedans ?


    Oh, et puis, tes beaux yeux en valent la peine.


    Les voitures nous doublent, nous klaxonnent, certains nous regardent avec étonnement, d'autres avec admiration, mais ils font peur aux chevaux. Je ne pensais pas que des bestiaux pareils auraient peur d'un petit klaxon ! Du coup, le carrosse bringuebale beaucoup, ce qui ne suffit pas à te réveiller, bien entendu.


    Mais en pensant cela, l'embryon de colère s'estompe aussitôt en te regardant. Je ne suis toujours pas habituée à voir tes longs cils mordre ta pommette et ta paupière couvrir tes deux iris sombres. Je tire doucement les rideaux de velours bleu roi, la lumière de l'aube vient caresser ton profil, ta joue, l'arête de ton nez, l'arc de tes lèvres, l'angle de ta mâchoire, jusqu'à la perle de nacre fixant ta Lavallière.

    Je tape trois coups contre la paroi de la cabine, le cocher comprend qu'il faut s'arrêter là où nous le pourrons. L'arrêt vient vite, il est temps de petit-déjeuner dans le soleil levant. L'odeur amère, un peu piquante et chaude du café te réveille, tu râles, plus par principe que par réelle conviction, tu rajustes légèrement le noeud noir dans tes cheveux, puis tes doigts gantés serrent les miens collés à la tasse brûlante, deux sucres, et mon sourire en croissant que tu dévores. Ton bras enserre ma taille corsetée dans le seul bruit du tissu de ma robe à paniers de voyage, tandis que nous regardons la valse lente du Soleil. Un reflet froid se dessine sur nos mains gauche.

    Nous repartons environ deux heures plus tard, après une courte toilette, où j'ai eu le temps de jouer le jeu avec renouage de corset et poudre de riz parfumée sur le nez. Le rituel du matin se termine par la touche de parfum que tu mets du bout des doigts au creux de mon cou. On croirait presque que c'est un jour ordinaire.

    La route se pare maintenant de hauts arbres, nous voilà bientôt arrivés, je reconnais le coin, bientôt il faudra tourner à gauche, puis longer une maison ancienne avec un parc, avant d'arriver là où je voulais t'emmener de façon plus conventionnelle. On nous arrête souvent pour nous prendre en photo, on nous félicite, le temps passe vite, malgré tout.

    Le bruit des sabots des Shires dans les gravillons de la cour me font trépigner de joie, je descends de ma voiture sculptée en sautant à demi, retrouvant la maison que j'avais tant aimée plus jeune. La châtelaine, en tailleur strict, nous accueille avec de grands éclats de rire, elle ne nous attendait pas ainsi apprêtés ! Arriver en costumes d'époque pour vivre dans une dépendance du XVIIIème siècle, ce n'est pas courant !

    La suite de notre voyage page suivante, avec quelques photos...
    "

    Je referme ce cahier, mi-journal, mi-album photo à la couverture de cuir que j'ai mis tant de jours à écrire, à illustrer, à chérir. Le souvenir de ce voyage est toujours vif à ma mémoire, nous n'avons fait que traverser la France, mais cela valait tous les kilomètres de la Terre, par la façon dont cela a été fait. Parce qu'en l'espace de quelques mois, nous avons vécu l'époque pour laquelle nous étions faits. Parce que tu as été fou du début à la fin, je n'aurais jamais vécu ça avec un autre. Maintenant, tu es dessous la terre, j'ai toujours ton éclat froid à ma main gauche, la perle de nacre brille à mes cheveux qui sont devenus de neige. Le seul voyage que je ferai prochainement sans toi sera pour te rejoindre. J'espère seulement que tu seras en Lavallière.







    Musique d'accompagnement: ici
     
  2. AnonymousUser

    AnonymousUser
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    Des heures qu'il suivait cette lueur dans le marécage. Dans le noir de la nuit tombante, il trébucha sur de vagues planches qu'il ne reconnut pas tout de suite. Une vieille barque, échouée là, pourrissant dans la vase. C'est vrai que cet endroit maudit n'avait pas vu d'homme depuis des décennies. Il frissonna.

    Il n'avait pas le temps d'être distrait, la lumière fuyait doucement, caressant l'onde et le tronc des arbres de quelques rayons d'argent. Il arrivait à discerner çà et là des restes décharnés de pendus dont les lambeaux s'effilochaient dans la tourbe.

    Au fur et à mesure qu'il s'enfonçait dans les eaux noires, d'abord aux chevilles, puis aux genoux, et enfin à la taille, les sangsues venaient s'agripper à sa peau, passaient les barrières fragiles de ses vêtements. Son sang venaient ajouter sa touche sombre sur le tableau du lieu, pendant que la vase caressait ses doigts noueux.

    Il entendit un murmure, long, qui semblait tourner autour de lui, sans parvenir tout à fait à ses oreilles. La lumière d'argent s'échappa, il se retrouva dans le noir total.
    Levant les yeux au ciel, il aperçut entre les branches semblables à des doigts de vieille femme que la Lune ne lui serait d'aucune aide, elle ne brillait pas ce soir.
    Il ne bougeait pas, paralysé. Les bruits du marécage se faisaient oppressants, l'eau devenait glaciale, ses pieds s'embourbaient dans la glaise et la vase. Il ne savait pas où il était.

    Puis, une odeur familière atteint ses narines. D'abord légère, puis elle devint entêtante, le poussant à la nausée. Une odeur de vieux linges, de pourri, de mousse et d'humus, et, plus surprenant, de jasmin. Un jasmin fané.

    Une silhouette coupa et dessina la limite entre l'eau et le reste, illumina doucement de ses pâles reflets d'argent l'onde noire qui se mouvait à peine sous ses pieds.

    La terreur s'empara de lui, les sangsues vinrent en plus grand nombre encore, comme pour le paralyser davantage. De grosses gouttes de sueur froide venaient couler contre son front, son échine, pour abreuver de son angoisse la mélasse putride qui l'engloutissait doucement.

    La silhouette se fit plus précise, prit des courbes douces, de longs cheveux flottant autrement que par l'air fétide qui régnait ici, et qui portaient cette lourde odeur de jasmin. Une femme. Il l'aurait trouvé belle, s'il l'avait croisée dans un autre contexte. Elle s'approcha encore, au point de se retrouver devant lui, si bien qu'il ne vit que ses pieds, ses chevilles et une partie de ses jambes. Elle déchira un long pan de son jupon déjà bien abîmé dans un bruit terrible. Elle le prit dans ses deux mains, et s'accroupit, pour être à sa hauteur.

    C'est là qu'il comprit.

    Avec effroi, il fit deux pas en arrière, et hurla, pleura, implora pardon, tout en fixant les deux gouffres béants qui servaient d'yeux à l'apparition. Il n'arrivait pas à s'en détacher.

    C'est lui qui avait fait ça.

    Fou de jalousie, il avait arraché les yeux de sa promise de ses propres mains, pour que jamais elle ne regarde autre homme que lui. Elle n'avait pas survécu. Il avait balancé son corps dans les eaux du marécage, qui devinrent noires. La flore se putréfia, pour boire, s'emplir des fluides organiques de son corps, et son esprit, lui, hanta les lieux et mena à leur perte bon nombre d'hommes en les rendant fous.

    Elle lui sourit, en lui tendant le lambeau de son jupon, puis s'éteignit dans une poussière d'étoiles.

    Il resta tétanisé plusieurs minutes, plusieurs heures peut-être, puis un rictus malsain s'étala sur son visage, un drôle d'éclat emplit ses yeux. Il rit comme un possédé, se griffa le visage jusqu'au sang en hurlant, s'arracha lui aussi les yeux, et se pendit, avec les restes de jupon de sa bien aimée.

    Du village le plus proche l'on entendit un râle, un murmure d'agonie, un souffle d'apaisement. Les lumières d'argent cessèrent de briller.

    Justice était ainsi rendue.
     
  3. AnonymousUser

    AnonymousUser
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    Cher toi,

    Tu sais, au mois de décembre, je suis revenue. Je suis revenue chez moi, comme un saumon remonte la rivière. La grande tablée de Noël, la nappe tachée de vin, le pain chaud, la chaleur des liens et des sourires, j'ai connu ça. Peut-être mon plus beau Noël.
    Et puis j'ai vu ta maison. Ils l'ont assassinée. Ils ont arraché les rosiers de toutes les couleurs et qui sentaient bon, ils ont couvert la cour de bitume, pour faire un parking. Ils ont abattu les enceintes du corps de ferme, ils ont coupé le cerisier qui bordait la maison, et qui était si joli au printemps. Ils ont repeint ta maison en blanc, fait une véranda, et aménagé les étables pour en faire des appartements ou des bureaux, je ne sais plus.

    Les grandes tablées dans ta maison ne seront plus. Elle est devenue froide, impersonnelle, étrangère. Je n'entends plus le son du piano de mamie, je n'entends plus les rires d'enfants. Les lits en fer ont disparu, les papiers peints n'exhibent plus leurs roses et les vasques ne sont plus là pour la toilette. Je ne sais pas qui a récupéré l'immense buffet, tout est éparpillé aux quatre vents, il ne reste que moi et ma mémoire.

    Ta maison, ils l'ont assassinée. J'ai failli pleurer, quand je l'ai vue. Ils ont transformé la maison de ma famille en mairie. Mamie trouve ça joli, et ça me met en colère. J'aurais préféré y voir grandir mes enfants, y accueillir, moi aussi, des grandes tablées à Noël, ou pour les anniversaires. Garder le souvenir le plus poignant, le plus présent et le plus solide que j'ai de toi. Mais non, il a fallu vendre. Au diable les sentiments ! Les sentiments ne remplissent pas une assiette de soupe.

    En juin ça fera trois ans que tu es parti, Pépère. Et à chaque fois, en voyant ta maison, ça pince très fort, là, au niveau du coeur. Je dois te laisser, déjà, je n'arrive plus à écrire. Je n'oublie pas. Je t'embrasse.
     
  4. AnonymousUser

    AnonymousUser
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    Guest

    La salle de bains était éclairée seulement des petites flammes des bougies parsemées comme des étoiles d'une nuit sans lune. L'eau chaude produisait des volutes de vapeur qui enveloppaient son corps nu, debout dans la baignoire. Elle me tournait le dos, ses cheveux longs noirs mouillés plaqués contre ses fesses.

    On aurait dit un Rembrandt.

    M'entendant respirer un peu fort, elle se retourna, me sourit, puis vaqua à sa toilette sans avoir été perturbée le moins du monde, Vénus dans sa robe d'écume et de mousse parfumée.
    Elle passait avec application le savon sur ses jambes, ses bras, sur son ventre et entre ses deux pommes d'amour, jusqu'au creux de son cou. J'approchai à pas doux et lents, pour ne pas l'effaroucher, et savourer encore ce divin spectacle devant moi. Là encore, elle se retourna avec ce sourire que je connais si bien, et elle me tendit le savon avec délicatesse. Il sentait comme elle, à trop s'effleurer ils avaient pris l'odeur l'un de l'autre, et cette odeur coulait entre mes doigts noueux. Mon coeur s'accélérait.

    Son sourire s'estompa légèrement, et elle prit ma main, et me guida. Lentement elle tira et natta ses cheveux sur le côté, pour que je puisse passer le savon le long de son dos. Il n'y avait comme bruit que les gouttes qui avaient perlé sur elle fracassant le miroir de l'onde couvrant le fond de la baignoire. Elle frissonnait.

    J'étais tout près d'elle, tout près de son corps trempé et chaud. Je laissais tomber le pain de savon. Intriguée et amusée, elle me regardait encore, tranquille, et ses mains vinrent enlacer mon cou. Les miennes s'agrippèrent à sa taille. Elle me repoussa violemment, et, lorsque je repris mes esprits, elle me tendit un broc rempli d'eau, et s'agenouilla dans la vasque géante.

    Je vidais alors le contenu du récipient, elle ne broncha pas. Elle se releva, et remit ses mains à mon cou. Je remarquai que l'éclat de ses yeux avait changé, il y avait une lueur anormale. Mais peu importait. Je lui sautai dessus, et l'embrassai, tandis que je glissais sur la carrelage et tombais, tombais, tombais. Elle était froide. Froide comme la Mort.


    "Encore une victime de la folie, hein ? demanda l'agent de police, regardant avec effroi la scène, le corps étendu barbouillé de sang.
    - Il semblerait, oui. Une douche froide dont on ne se remet pas."






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