Fais nous rire Youssef ! / textes persos

Sujet dans 'Forum Ecriture' lancé par Mircea Austen, le 26 juin 2015.

  1. Mircea Austen

    Mircea Austen
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    Il croyait savoir, il ne savait pas qu'il croyait.

    Ce texte ne correspond à aucun défis en cours aussi je me permets de créer ce topic où poster mes textes puisque je veux profiter des vacances pour me remettre un peu au travail :P

    ---

    Allez Youssef fais nous rire !

    ---


    Je me souviens de la première fois où je t'ai vu. Tu m'as fait rire, tellement rire, à chaque seconde où tu ouvrais la bouche mon dieu je riais... Et ce n'était pas une longue blague de celle qui tiennent en haleine, c'était une pluie de blagues sans fin et diverses.

    Toi aussi je sais tu te souviens de la première fois où tu m'as vu. Tu m'as dis, plusieurs fois depuis, que tu m'avais trouvé belle. Et comme tu étais très grand, et très gros, et très marié surtout, je ne t'ai pas pris au sérieux. Tu étais Youssef, le déconneur, le blagueur, le taulier de ma friendzone.


    Je me demande quand tout a commencé à déconner pour toi. Certainement pas au premier arrêt cardiaque. Ça a certainement commencé bien avant. Mais avant j'étais pas là, alors j'écoute et je tricote un récit un poil plus cohérent que ce que tes souvenirs flous peuvent retranscrire. Avec les mois cela dit, depuis le temps qu'on parle, bien des années après notre première rencontre, je crois ne pas être totalement à côté de la plaque en affirmant que de vivre dans une famille pauvre avec un père alcoolique signe plus un début de roman à la Dickens ou Zola qu'un arc narratif de Plus Belle La Vie. Mais il faut plus qu'être l'étranger petit gros de ta classe de primaire pour virer comateux n'est ce pas ? Donc pour moi, si tu permets, le vrai point de départ c'est la mort, il y a 5 ou 6 ans, d'une enfant qui venait de naître, de ta fille bien sûr. Comment je le sais ? Tu me l'as avoué, bourré bien sûr. A moi et à un car de touristes hollandaises qui passait par là.


    Je me souviens tu les emmerdais comme tu emmerdes toujours les femmes, tu faisais le petit chien rigolo, tu aurais inventé la blague interculturelle la plus drôle du monde pour leur arracher un sourire d'approbation. Et moi ça me faisait rire mon dieu, ça me faisait rire... Et donc tu leur racontais ta vie en brodant de ça et là, mais oui, mesdames, il parle japonais, mais oui, il est marié, ça vous surprend hein, que le clown ait une vie privée, un intellect ? Tu leurs parles des secrets de l'univers et de physique, des trous noirs et de la préhistoire, elles daignent t'écouter de la moitié de leurs oreilles presque scandinaves. L'une d'elle, la plus insolente, te demande si tu as des enfants. Tu t'arrêtes un moment. Tu ne regarde plus personne et puis tu lui dis à elle, rien qu'à elle, que oui, tu as eu une fille. Mais qu'elle est morte. Aussitôt après sa venue au monde. Sur le coup je n'écoute pas et quand l'Hollandaise me cherche affolée du regard pour que je confirme sa blague de mauvais goût je te fais répéter. Une fille, de ta femme, elle n'était pas prévue mais vous étiez heureux quand même. Pour la première fois je vois un clown triste et ça me pétrifie. Tu demandes à changer de sujet, je te fais dire des blagues, tu m'appelles l'Espagnole et la soirée repart. Les Hollandaises ne nous adresserons plus la parole.


    Peut être les emmerdes ont-elles commencé avant, peut-être que c'est dans le sang, aucune idée, je constate juste que c'est le souvenir le plus ancien que tu ais bien voulu me confier. Un an passe. Tu fais rire le monde entier. Tu arrives en soirée et n'est rassasié que quand tout le monde est détendu, souriant. Ceux qui se prennent au sérieux tu les titillent jusqu'à relâcher leurs sphincter. Beaucoup te détestent pour ça. Pas moi mais je reconnais que parfois tu fais presque peur, beaucoup trop grand et imposant pour n'être que drôle. Je sais que parfois, dans le métro, tu as eu des emmerdes, ça ne me surprend pas. Et parfois tu es minable affalé dans un coin muet incapable de faire rire la flasque et la bouteille de jus d'orange 33ml dans tes mains. Le regard tellement vide qu'il me fout les jetons et je n'ai plus du tout envie de rire. J'ai peur parce que ton grand corps semble sans repère, sans but et par là sans limite.


    Un jour tu viens chez moi, tu t'effondres sur le sol et tu ne me fais plus rire du tout, tu ne me fais pas peur non plus, je suis incapable de réagir, les géants d'argile ce n'est pas vraiment mon truc. Je te demande si ça va et tout sort d'un coup : les addictions, la bière, les somnifères, les mensonges à ta femme, l'incapacité de t'en sortir, ce sentiment d'être nul, d'être vide, faux avec les gens, de ne rien ressentir pour eux. Tes efforts radicaux pour changer de vie mais que je sais trop brusques : manger sain, plus d'internet, de toute façon t'en a pas les moyens, des lectures, beaucoup de lectures. Tes douze jours de sobriété qui t'assèchent la gorge et te torture. C'est pas comme les drogues, l'alcool, on a pas de substitut. Alors tu vas devoir faire seul. Avec les amis qui te disent, les fous : « Allez, t'en reprendra bien un dernier verre ! » et sur lesquels je crache pendant que tu les défends.


    Tu m'expliques, enfin, ta souffrance. Devoir faire rire. Devoir faire le rigolo. Et donc devoir boire. C'est ta mission, une sorte de devoir que tu t'es imposé, être le rigolo de service. Je sais pas, quel est ce lien entre le rire et les larmes qui te fait tenir cet équilibre dangereux, mais je crois qu'il ressemble à celui que j'ai pour l'ironie, cette façon de se dire : « C'est trop tard, c'est déjà joué, alors jouons avec ». Il faut sourire n'est ce pas, et rire, sinon la mort. Certains parlent de travail, d'amours, de voyages... mais quand on se parle on sait bien qu'on a pas vraiment le choix : le rire ou la mort, rien entre, le reste ce n'est que du divertissement.


    Ton visage se déforme. Avant que tu viennes, je t'ai demandé si tu pouvais me rapporter une bière. Elle est ouverte en face de moi et je ne vois pas quoi en faire. La jeter là maintenant serait sans doute assez mélo-dramatique. Je me contente de ne pas la boire. Je vois tes yeux qui louchent ton front qui sue et je finis par la vider dans la douche quand tu me supplie de te laisser aller t'en acheter une. On parle, je te parle du temps où moi même j'étais sur ce même canapé ou tu chiales à tirer beaucoup trop trop longtemps sur de sempiternel pétard du soir, de la nappe douceâtre de buée qu'ils créaient autour de moi comme un cocon. De la tension de plus en plus dure à nier dans tout mes muscles à l'attente de la première bouffée libératrice. Je crois que voir la jolie intello en accro du pétard t'étonnes, et bientôt soulagé tu parles toi aussi de ton sentiment de manque, on échange là dessus un moment et on finit par écouter de la musique, du Handel principalement. Passacaglia, le plus beau de tout les morceaux qu'on savoure en se disant que l'esprit clair seul est digne d'une telle virtuosité.


    Tu me dis que tu veux que ça cesse, dire la vérité à ta femme et passer à autre chose. Je te parle de ces amis, proches, qui n'ont jamais mis les mots sur leurs addictions et que j'ai vu année après années se promettre qu'ils n'étaient pas accro et qu'ils pouvaient arrêter, quand ils voudraient. Quand ils auraient des... enfin tu sais. Des gosses. A quel moment le doux délire adolescent est-il devenu aussi pathétique ? Une simple histoire d'âge ? Comme si l'évasion promise en révélant sa vacuité était devenue plus amère encore que le mal qu'elle prétendait soigner. Et toi tu nages en pleine amertume. Ni le monde réel ni celui des paradis artificiels n'ont su calmer tes angoisses. Tu te gaves de somnifères.


    Hier nous avions rendez-vous, tu n'es pas venu. Tu me dis que c'est la faute au médoc, que tu n'as pas pu te réveiller. J'apprend d'une amie commune que tu n'as pas été à son mariage. Tu as fais une crise cardiaque ce jour là. Alors petit à petit je sens comme les rouages de mon monde trembler et j'ai l'impression que tout se dérègle. Je me demande quand ça a commencé à déconner pour toi. J'assemble les pièces du puzzle depuis le tout début, depuis la première fois où je t'ai vu.


    Ce matin nous avions rendez-vous. Tu n'es pas venu. J'apprend la nouvelle d'un ami commun, hier tu es sortis, ça faisait 15 jours. Un amis t'as dis : « T'en reprendra bien un autre ! ». Il sait. Il sait ce qu'il t'arrive, il a reconnu en toi son semblable, il préférerait crever la gueule ouverte que de voir son semblable s'en sortir là où lui même reste prostré. Alors d'un grand sourire il te tend un demi de blonde à la mousse accueillante, tu dis non. Il insiste, tu tiens bon. Pourquoi ? Aucune idée. Pour ta femme, pour la promesse que tu m'as faite, pour ta santé, pour toi j'espère, ou juste parce que tu n'as pas soif, tu dis non. Il insiste. Il rigole et te dis que tu es trop sérieux. Il te dis : « Allez, rigole un peu quoi merde ! ». Il te touche, te touche les épaules, te touches le ventre de petit coup de poing joueur, bientôt les autres, ceux qui ne savent pas, se joignent à lui : « Allez Youssef fais nous rire ! ». On attend et aucune blague ne sort de ta bouche sèche. Tu as soif, tu vas pour t'en aller mais on te bloque la sortie du bar. Un ami, seul complice, tente de calmer le jeu mais il ne fait qu'exciter la foule davantage : « Allez Youssef fais nous rire ! » . On se rapproche de toi et on t'agite au moins dix bières sous le nez, tu as la nausée, tu vomis une première fois et tout le monde éclate de rire, calmé, un temps. Tu vas dans les chiottes te laver et ton pote de bouteille te rejoins, il t'accole au mur alors qu'il fait deux têtes de moins que toi et te demande pour qui tu te prends, il dit qu'il s’inquiète pour toi, que t'es plus le même depuis quelques temps, il presse le goulot toujours encapsulé de la bouteille contre ta joue jusqu'à la graver. Ca saigne, un peu, tes yeux sont fous, paniqués, tu trembles et tu vomis à nouveau. Ton pote t'explique en se marrant que quitte à se vomir dessus, autant être bourré pour oublier. Il te verse sa bière sur ta chemise de costume sans sembler pouvoir s'arrêter de rire. Tu tentes de te relever, tu trébuches et il te lance un coup de pied dans l'épaule. Insidieuse la crise de panique commence à te prendre aux tripes, tu portes tes mains à ta gorge et tu sers dans un réflexe contradictoire pour cesser d'inspirer et d'expirer de façon aussi anarchique. Au loin la salle du bar PMU te réclame : « Youssef ! Youssef ! Youssef! ». L'autre te remets un coup de pied en plein thorax : « Bah alors l'artiste on est pas d'humeur à faire le show ?! » Tu lui explique que tu es fatigué, que pour toi c'est finis ces conneries. Que tu veux rentrer chez toi. « Mais t'es comme chez toi ici enfin ! ». Tu frissonnes, il a raison. Tu as plus pissé dans ces urinoirs que chez toi alors ... Sans prévenir il t'enfonce le cul de la bouteille vide dans les tempes, K-O un temps tu as tout juste assez d'esprit pour appeler à l'aide mais personne ne répond, tout le monde rit, sacré Youssef ! Encore une de ses blagues ! La porte des chiottes se referme et personne ne peut me raconter la fin de l'histoire.


    Le patron m'affirme cependant que tu es bien rentré chez toi. Amoché, mais chez toi. En titubant, mais à cause de la boisson ou d'autres choses, va savoir... On y est allé, avec celui qui avait tenté de prendre ta défense, et tu n'as pas répondu. Y'avait du sang et du vomis sur la porte alors on suppose que tu es bien rentré. J'ai appelé les flics, t'es majeur, ça fait moins de 24h, et ils ont autre chose à foutre. Ca répond pas mais j'imagine que c'est une blague, une farce, pour te venger. Bientôt la chute, la chute de la blague et... Allez Youssef, fais moi rire.
     
    Riko et Guy C. ont BigUpé.
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