Je ne supporte plus les commentaires internet. Du tout.
Cela peut sembler un peu obvious ici, mais je voulais le poster car je me rends compte qu'il n'y a même pas un an ou deux, ça allait encore. Je me rappelle d'un article de Jack Parker sur le hate-reading où j'avais commenté, en toute jeune et fougueuse nouvelle Madmoizelle, que ça pouvait avoir ses avantages dans le sens où on cerne mieux les arguments problématiques et on peut ainsi se construire une réflexion afin de les parer au mieux. J'y croyais dur comme fer et je pratiquais ce genre de choses assez régulièrement. Je me rappelle que j'avais regardé les deux heures d'une intervention de Le Pen à DPDA et que j'avais noté toutes ses contradictions et ses esquives. J'ai même pas sauvegardé le document, c'était juste comme ça, pour me forger. Je voulais le mettre au propre pour le poster sur Madmoizelle et au final, j'en ai même pas ressenti l'envie, c'était juste un exercice d'esprit critique. Je lisais religieusement les commentaires des articles fb de Madmoizelle, dont beaucoup me révulsaient, mais je me disais que c'était bon pour moi.
Sauf que.
Je me suis rendue compte qu'en faisant cela j'amassais une telle colère, un tel mépris pour tout un tas de gens (qui n'ont jamais vraiment disparus, je le confesse) car il était évidemment pour moi que tout cela n'était qu'un tissu de bêtises et je n'ai jamais posté moi-même sur les commentaires, j'en voyais pas l'intérêt, je me disais que j'allais pas perdre mon temps à éduquer ces gens qui, à mes yeux, n'en valaient pas la peine.
Bouffer la haine en permanence dans sa vie quotidienne, c'est déjà difficile, mais j'allais jusqu'à me l'infliger pendant mes heures de détente. J'avais limite oublié pourquoi je le faisais à la base, ce qui me motivait à le faire en premier lieu, tant les arguments étaient les mêmes. Toujours les mêmes lieux communs, toujours les mêmes réflexions... Mon mépris s'en trouvait alors d'autant plus grand, jusqu'à ce que je finisse par me rendre compte que c'est ça, le conditionnement. Le conditionnement qu'on subit tous et toutes et dont il est réellement difficile de s'extraire, peut-être même impossible. Même en ayant le privilège de naître dans une famille hyper progressiste, j'ai moi aussi eu ce genre de réflexions à un moment de ma vie (j'étais "une "fille" (merf) qui n'aimait pas les filles" (re-merf)).
J'ai eu très peur quand je m'en suis rendue compte, vraiment peur. J'avais l'impression que tout ça, tout le combat, était perdu d'avance. Pendant un temps, la haine qui émanait des autres et la haine que je commençais à éprouver pour les autres ont soufflés la flamme de mon âme habituellement révolutionnaire et bienveillante. En règle générale, je me dis qu'il n'y a pas de masse, il n'y a que des individus inter-connectés, justement parce que je n'aime pas généraliser, je n'aime pas réfléchir paresseusement. Je me sentais en dehors de moi-même quand je lisais tout ça.
Je ne dirais pas que ces sentiments m'ont quittée, mais j'essaye de les maintenir à leur place, au fond d'un tiroir, derrière plusieurs murs, que je ne brise que lorsque le message est réellement insupportable et même alors, je me dis "Ce n'est que cette personne", même si j'ai lu le même message des centaines de fois dans ma courte vie, prononcé par des personnes différentes. Le pire étant que la haine vient de n'importe où, quel que soit le genre, la couleur de peau, l'âge, elle est là. Cela m'a conforté dans l'idée que même si les constructions diffèrent selon ces différents facteurs, les arguments étaient souvent les mêmes. C'est ce qui m'a conduite, à l'heure actuelle, à préférer écouter le message que l'on me transmet, en ignorant ces facteurs en premier lieu. J'essaye de recevoir le message brut, et après l'avoir digéré une première fois, j'essaye de le comprendre en rajoutant lesdits facteurs, si cela a une importance dans le contexte.
Je ne renonce pas à la pédagogie pour autant, mais on va dire que je fais une sélection honteuse dans ce processus, limite inconsciemment sur le coup, pour me protéger.
C'est un peu comme une drogue, j'ai des fois encore le réflexe d'appuyer sur le bouton pour dérouler les commentaires, avant de me rappeler qu'il faut que j'arrête. Mais lorsque je recommence, l'envie est tout de suite coupée par la colère qui suinte de tous mes orifices.
Ça n'en vaut vraiment pas la peine, surtout quand je n'y trouve plus la nourriture intellectuelle qui m'intéressait en premier lieu.