Je viens d'avoir une conversation avec un collègue d'asso et ça m'a vraiment mise en rogne !
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Puisque je m'intéresse au conseil en management et en stratégie (orienté "diversité" et genre) et que je cherche un stage pour cet été, je lui demandais s'il avait eu des échos de ce secteur et leurs éventuelles pratiques discriminantes (de manière à les éviter : beaucoup de ces grosses boîtes n'ont pas le label diversité) : il connaît pas mal de personnes là-dedans.
En gros, pour lui, non, d'après les témoignages qu'il a eu (de femmes), ça se passe bien, il n'y a pas de discriminations.
Pourquoi ? Parce que leur seul but est de faire du fric, donc seule la compétence compte. Je le cite : "Une femme noire, musulmane, transsexuelle et lesbienne n'aura aucun problème : ils s'en foutent de qui elle est, tant qu'elle est la plus compétente".
Déjà, je suis bien perplexe : ok pour le fait d'avoir pour but premier de faire du fric, elles sont à visée lucrative ; mais de là à dire que ça empêche toute pratique discriminatoire parce que seule la compétence compte, c'est bien balayer d'un revers de main tous les préjugés discriminatoires conscients ou inconscients.
Et là où son "mais non, il n'y a pas de discrimination" devient complètement risible : "Après, c'est vrai, s'il faut envoyer quelqu'un chez un client d'un secteur très masculin, comme l'automobile, on va préférer envoyer un homme. Mais c'est normal, c'est un milieu très machiste, on sait qu'une femme n'y sera pas à l'aise. Est-ce que toi, ça te plairait de passer une soirée avec un tas de mecs à boire de la bière et à parler de football et de cul, parce qu'il faut qu'il y ait une affinité avec le staff pour signer un contrat ? Pareil, si on t'envoie au Japon et qu'il faut traiter avec des clients qui feront un tour dans un bar karaoké avec des prostituées ?"
Ok, donc en gros, en tant que femme, si je suis intéressée par un secteur qui reste encore masculin (par exemple le numérique), je ferais le boulot derrière et on enverra un mec pour présenter le travail à ma place et établir tous les contacts : super ! Après, je ne nie pas que certains milieux restent très machistes et misogynes, mais le coup de la petite femme qu'il faut protéger parce qu'elle risque de pas être à l'aise… comment dire ?
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Et décider si je veux ou non y aller, c'est de ma responsabilité ! Mais pour lui, forcément, ce serait mauvais pour l'entreprise parce qu'il y aurait moins d'affinités.
Et il a fait bien fort sur la question "souhaitez-vous avoir un enfant?" en entretien d'embauche ! Je le cite encore une fois : "Moi aussi, en RH, j'ai dû poser des questions personnelles à des gens, pour mieux les connaître, autant des mecs que des femmes. Mais c'est normal ! On embauche une personne, pas juste un CV. Moi aussi on me demande si je suis marié, si ma copine sera mobile, etc. On ne peut pas risquer de m'embaucher si on sait que je ne changerais pas de région parce que ma copine ne le voudrait pas. Et pour la question des enfants, c'est normal ! Imagine que dans un département de communication, il y a 10 personnes et 9 femmes prennent leur congé maternité en même temps. Comment on fait ? Ca peut arriver ! Encore une fois, c'est le fric qui compte pour eux, donc si ton congé de 6 mois pour un contrat de 5000 balles par mois leur coûte trop cher, ils vont prendre la décision qui profite le mieux à leur boîte. Et il faut bien qu'ils puissent s'organiser. Et je sais que c'est illégal, mais de toute façon, tu n'as pas le droit de les enregistrer donc c'est difficilement prouvable. Et si tu les poursuis, tu peux être sûre que t'es grillée dans tout le secteur." Je lui ai parlé du fait de s'organiser à l'avance, du fait que l'on ne demande pas aux hommes leur certificat médical attestant qu'ils ne seront pas malades dans les prochains mois, mais pour lui, la maternité reste un risque majeur et genrée (les femmes aussi peuvent tomber malade, mais en plus peuvent prendre un congé maternité).
Et avec tout ça, pour lui : "Non, je ne pense pas que les femmes doivent batailler plus que les hommes. Ce sont des milieux très compétitifs, très masculins, tout le monde doit batailler. Après, il faut savoir ce que l'on veut ! Mais après, faut pas croire que les femmes sont forcément discriminées. Si moi je veux travailler à l'ONU, je ne serais pas pris parce que je suis un homme blanc : vu leurs quotas, une femme éthiopienne a beaucoup plus de chance que moi. Et il y a plein de femmes à la tête d'entreprises du CAC40, mais si elles veulent aussi batailler !".
Je suis restée un peu abasourdie, ça m'énerve ! Il sait en plus que je suis féministe et intéressée par les gender studies ; du coup, je n'ai pas pu aussi m'empêcher d'appréhender ce ton très paternaliste et sur la défensive en ce sens là.
En gros, je passe pour l'idéaliste, qui n'a rien compris au monde de ces entreprises dont le but est de faire du fric.
Si j'argumente en me fondant sur des principes du type : "la discrimination, c'est mal", je suis la bisounours qui adopte un langage inadaptée et vain puisque le but de l'entreprise est le profit.
Si j'argumente en disant : oui, mais les femmes aussi sont compétentes et les entreprises auraient tord de pas profiter de ces compétences, il me sort que c'est vrai, mais que vu notre société est encore genrée, les entreprises doivent faire des choix qui prennent en compte ce contexte, et donc des choix genrés (ne pas envoyer des femmes chez des clients machistes, maternité prise en compte, etc.) et qu'elles trouveront autant d'hommes compétents.
Et j'ai l'impression d'être bloquée : je suis obligée de me placer du point de vue de l'entreprise qui veut faire des profits pour être prise au sérieux, et je suis bien obligée d'admettre que la société est genrée (ex : je ne peux pas dire : "mais non, le milieu automobile n'est pas masculin, les femmes y seront très bien reçues") et que les femmes, contrairement aux hommes, peuvent prendre des congés maternité.
Et son discours m'inquiète d'autant plus qu'il est un des principaux responsables de l'asso où je suis engagée et que je souhaite l'orienter vers des problématiques féministes : ça n'est pas gagné !
Mais je ne peux pas rester sur ça : c'est trop attristante, rageant, frustrant… Il faut que je puisse lui répondre.
Heureusement qu'un espace existe ici pour en discuter !
Vous auriez des idées ?
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@masha :
J'ai l'impression qu'elle oppose ce qu'elle appelle les revendications féministes, qui seraient selon elle une demande d'équilibre vie pro et vie familiale pour les femmes seulement, et les revendication de la générations Y qui voudrait un équilibre vie pro et vie familiale pour tous et pas seulement les femmes. Et que tu coup, on aurait dépassé le féminisme (selon la définition qu'elle lui donne) dans cette ère de la génération Y.
Déjà, je ne suis pas d'accord avec le fait que le féminisme revendique un équilibre vie pro et vie de famille seulement pour les femmes : il s'agit plutôt de donner la possibilité tant aux femmes qu'aux hommes de choisir leur propre équilibre. Et cela passe par la destruction du patriarcat qui veut que les femmes doivent forcément être dévouées à leur vie de famille (et donc deux journées de travail si elles veulent aussi réussir professionnellement puisque non aidées par les hommes, discriminations basées sur ce préjugé) et les hommes à leur vie professionnelle. Le fait que cette question d'équilibre entre vie professionnelle et vie familiale ne soit considéré que comme un problème de femme est justement patriarcal.
Du coup, ce qu'elle met dans les revendications nouvelles de la génération Y, qui aurait alors rendu le féminisme obsolète, fait partie du féminisme.
Je suis aussi allée voir le site de Women'Up et je trouve l'interview finalement plus équilibrée que ce que je lis sur cette page :
http://network-womenup.com/nous-decouvrir/pourquoi-womenup/ où la focale est placée sur les femmes qui doivent apprendre à ne pas s'auto-censurer dans le monde de l'entreprise. Si je partage totalement cette idée (les femmes sont socialisées pour se penser moins compétentes, moins sûre d'elles-mêmes, etc.), le texte, contrairement à l'interview, n'évoque pas du tout les discriminations que subissent les femmes en entreprise.
Hormis ces éléments - que je trouve importants -, je souscris aux idées que la présidente de l'asso présente dans l'interview et je trouve très bonne l'idée du club.
En revanche, quand je lis cet article de Women'Up, je ne les suis plus du tout :
http://www.huffingtonpost.fr/adeline-braescu-kerlan/pourquoi-lhomme-est-il-lavenir-de-la-femme_b_4115373.html
Morceaux choisis : "Dépasser le féminisme pour atteindre la mixité", "Plutôt que d'opposer femmes et hommes, opprimés et oppresseurs, victimes et bourreaux, nous adoptons volontairement une approche inclusive.", "Ces chiffres (ndlr : qui n'ont rien d'extraordinaire) témoignent d'un profond changement de mentalités : en moins de 50 ans, les femmes ont peu à peu conquis toutes les strates de l'entreprise au point que leur présence ne pose aujourd'hui plus question. A l'exception du sommet qui demeure un ilôt de résistance au changement, au mépris du reste de l'entreprise et du monde réel qui eux, ont déjà changé." (pas de contradiction ?), "A la maison, ils sont 80% à considérer que le partage des tâches ménagères est une évidence." (le fait qu'ils le pensent, ne signifie pas que le partage est effectif), etc.
Globalement, j'ai vraiment l'impression qu'il y a cette idée : on y est, les mentalités ont complètement changées (ok, il reste quelques stéréotypes, mais c'est rien), fini le féminisme qui maintenait une guerre des sexes passionnées, c'est dépassé avec la génération Y dont les hommes ne sont plus sexistes.