@AprilMayJune je ne dis pas que le sujet ne peut pas être entendu parce qu'il n'y a pas uniformité, mais que justement les revendications sont souvent présentées au nom d'un groupe et devraient même apparaître comme évidentes aux yeux de tous. Alors que si tout le monde n'est pas d'accord, je pense qu'on peut dire que c'est une affaire de subjectivité, même si elle peut être récurrente chez les gens non-binaires. C'est une manière de s'approprier, de vivre les choses.
Je pense que tu n'as pas tort non plus quand tu dis qu'il y a des gens qui n'arrivent pas à concevoir le genre non-binaire (ce qui se comprend aussi), je pense en fait que les deux réalités existent (l'autre étant un attachement au langage vu comme un outil amoral). Le problème, qui est récurrent dans le militantisme, c'est que dès que quelqu'un n'est pas directement en faveur d'une revendication, ou n'adopte pas tel point de vue ou tels concepts quand on les lui explique, on l'amalgame à toutes les autres personnes divergentes, dont elles sont parfois plus éloignées que les militants en question. Donc là justement il y a une uniformisation caricaturale, une dichotomie entre les bons militants/les déconstruits et les autres. Les autres c'est les réacs, les fachos, les -phobes en tout genre. On n'écoute même plus les arguments, les sensibilités, on ne différencie ni la forme ni le fond. Il y a nous et les autres. Après je sais bien que peut-être que les bêtes et méchants sont plus nombreux que les autres, mais c'est pas une raison pour se passer de la subtilité des différentes positions à mon avis.
L'incapacité à reconnaître la personne par son genre que tu dis réel (genre qui est un choix ou non ? J'ai l'impression que tous ne disent pas la même chose) est quand même aisée à comprendre, moi je trouve qu'il faut être indulgent, à moins que la personne ne soit directement insultante. Si dans son paradigme, dans sa réalité, qui est celle qui est absolument majoritaire jusqu'à présent, il n'y a que deux genres, qu'il n'a jamais rencontré empiriquement d'autres genres que féminin ou masculin, c'est normal que ce ne soit pas instinctif, voire même perturbant. Si tu affirmes à un monothéiste qu'il y a en réalité plusieurs dieux et que tu en as la preuve (bon là c'est une fiction puisqu'on ne peut pas le prouver, mais c'est pour l'exemple), il va quand même y avoir une difficulté d'acceptation. Ça rejoint un peu la question que j'ai posée à Vagina Raptor et qui est restée relativement sans réponse. On ne peut pas être tout de suite absolument tolérant à propos de quelque chose qu'on ne connaît pas, ou qu'on découvre, qui bouscule nos certitudes, notre vision de la réalité.
Ce n'est pas forcément qu'au nom d'une pureté de langue, je l'ai déjà dit, c'est un peu réducteur vu comme ça. Ce n'est pas qu'un rapport théorique de raison par rapport à une langue, ça peut être aussi un rapport très sensible. Mais bon je pense qu'on ne se comprendra pas là-dessus. Je veux pas plus développer sinon j'en aurais fini à l'aube.
Je pense que ce qui dérange globalement ce n'est pas forcément le fait que la langue change en soi, c'est que cela se passe de façon aussi autoritaire de la part d'un groupe se servant de la langue comme d'un outil moral et politique. On en revient à ce rapport là, au langage et au politique. On peut partir du postulat que la langue est le reflet, la conséquence de la réalité, des phénomènes et non qu'elle a pour effet ou pour vocation de la façonner. Du coup dans cette optique là, qu'il s'agisse de n'importe quel militantisme, de n'importe quelle lutte contre n'importe quelle discrimination, on aura tendance à vouloir s'attaquer et modifier et montrer notre existence autrement que par la modification morale d'une langue, ou des arts. On s'emparerait d'abord d'autres moyens d'influence, qui n'ont pas d'autres propriétés justement que l'influence à la base, notamment la publicité par exemple, ou dans une mesure plus discutable les médias. La langue serait ensuite conséquemment et naturellement modifiée, comme elle l'a toujours été au cours de l'histoire, elle s'est beaucoup plus modelée par le passage du temps que par des décisions à un moment précis de tel ou tel individu ou groupe. Au moment où la langue se sera transformée de cette façon, par l'usage, alors elle sera en phase avec la réalité, et les gens n'auront plus l'impression qu'on les a obliger à adopter une écriture qui leur paraissait dispensable (surtout s'ils n'ont jamais rencontré de personnes non-binaires, ce qui est le cas de 95% de la population je pense). Cela dit, je conçois que tu ne sois pas du tout d'accord avec ce raisonnement, mais il ne me semble pas moins illégitime.
Pour l'histoire du livre, on vire un peu dans le hors-sujet, mais voilà un point de discordance, symptomatique du décalage dans notre façon de réfléchir et nos idées. Donc finalement, tu n'aspires pas à modifier ce livre parce qu'il est vieux, et une sorte de témoignage de l'époque, c'est ça ? Pourtant, si un livre sexiste sort aujourd'hui, il serait autant le témoignage d'une époque, d'une certaine façon, ou pas forcément, mais en tout cas il appartient à cette époque en tant qu'il y a été produit. D'autant que le livre dont tu parles reste à mon sens assez récent. Du coup moi je ne comprends pas qu'il faille "arrêter que des livres sexistes sortent". Que ça nous emmerde que ça arrive, ok, qu'on les pointent du doigt si on le veut à la limite (personnellement je ne comprends pas qu'on analyse une œuvre strictement sous l'angle politique, pour moi c'est indissociable de l'esthétique), mais que l'on s'emploie à tout faire pour que ça n'arrive pas et qu'on attendent des auteurs qu'ils soient en tout point moraux et égalitaires, ça j'y suis personnellement opposée.
@Gabelote Je comprends, cela dit le langage n'est jamais exhaustif. Et il y a aussi des langages propres à certains milieux. Les mots englobent des choses et ne décrivent pas tout, il n'y a pas un mot pour chaque chose individuellement. Et cette volonté de tout nommer, donc finalement de valider voire de multiplier cette propension à tout catégoriser, est questionnable aussi. Il y a des tas gens qui n'ont pas besoin, ni envie, voire même qui n'apprécient pas de se mettre dans des cases. Mais regarde tout ce qui se fait au niveau de la sexualité, on en invente sans cesse des nouvelles dernièrement. Personnellement je respecte cette volonté, je peux la comprendre, et je ne vais pas ostensiblement me ficher de quelqu'un qui se désignerait "sapiosexuel" par exemple, pour autant pour moi cette catégorie n'a pas de réalité tangible, et même si la description qu'on en fait me correspond je ne voudrais surtout pas me catégoriser et être catégorisée ainsi. C'est pour ça que pour moi ça relève du personnel, de la réalité de chacun.
Et par exemple les concepts théoriques, qui désignent aussi des phénomènes réels pour leurs auteurs, ne sont pas entrés dans le dictionnaire pour la majorité, ou seulement dans des dictionnaires spécialisés, parce que le dictionnaire s'occupe des termes les plus courants.
Bref, je ne parle plus forcément de la non-binarité ici mais c'est pour dire que le fait que toute chose ou tout phénomène à une désignation n'est pas évidente.
Quant à la phrase "la langue doit permettre de nommer le réel : ce qui existe indépendamment de l'être humain et ce qui est élaboré par l'esprit humain", là se situe une des disctinctions fondamentales que font les gens à mon avis, qui rejoint le questionnement sur la biologie et les gender studies (si vous préférez plutôt que "théorie du genre" qui a été péjorativement repris). C'est que pour certains l'identité ou le genre relève des lois de la nature, donc ce qui existe indépendamment de l'être humain, où sexe et genre ne font qu'un, et pour les autres elle est une construction sociale, donc qui est élaborée par l'esprit humain. Il y a là deux paradigmes différents qui peuvent difficilement cohabiter.
@CaraNougat tu dis que tu ne comptes pas continuer cette discussion donc je ne sais pas ça vaut le coup que je répondre mais bon.
"Le fait que pendant longtemps et jusqu'à aujourd'hui encore on considère qu'il n'y a que deux genres et que l'un est supérieur à l'autre, c'est de l'histoire des genres qui ne nécessite pas d'être érudit pour être connue." Ben si justement. Car à moins que tu ne sois une experte des genres au cours de l'histoire mondiale, comment peux-tu savoir s'il y a de tout temps eu des personnes non-binaires ? Et combien ? Et combien se connaissaient, se reconnaissaient, se revendiquaient comme telles ? Comment la société, qui est composée d'invidus, ou même les gens qui régissent cette société, peuvent-ils décider de visibiliser ou d'invisibiliser les personnes non-binaires si elles sont rares ou ne le communiquent pas ? Si la grande majorité des gens n'en ont jamais rencontrées ? On peut pas faire un reproche de non-anticipation d'un genre méconnu. Après peut-être que c'était pas du tout méconnu mais enfin, on n'est pas assez spécialistes sur la question pour le savoir. Avant de côtoyer Madmoizelle ou des milieux très militants, qui ont à un moment ou un autre étaient en contact direct avec des personnes non-binaires est-ce que tu connaissais leur existence ? Donc je pense pas qu'on puisse assurer qu'il y'a une invisibilisation consciente et volontaire. (Ce qui est plus compliqué à affirmer concernant le sexisme)