Hey !
Tout ce que vous dites sur les dernières pages fait échos à des échanges que j'ai eu ces derniers temps. En fait j'étais la semaine dernière au US pour une conf (un des (seuls?) avantages matériels de faire de la recherche est qu'on peut voyager un peu pour le boulot). C'était dans un milieu académique assez politisé à gauche (voire marxiste). J'ai vu une présentation très intéressante d'Ananya Roy, une prof d'urbanisme (c'est ma discipline) qui analyse les dynamiques urbaines de manière genrée et racialisée en s'inspirant du féminisme post-colonial. Elle a parlé de la "whiteness as property" en montrant en quoi la blanchité passait d'un caractère physique à un droit à la propriété (qui serait donc refusé à d'autres). Son raisonnement est un peu complexe à résumer mais j'ai trouvé très bien de sortir de l'approche "gentrification", c'est à dire l'éviction des pauvres de certains quartiers car des classes supérieures s'y installent ce qui mène à une augmentation du coût de la vie en général. Elle a bien montré qu'il n'y avait pas qu'une question de classe mais aussi de race : elle parlait du bannissement des personnes de couleur en dehors de la ville. Ceci étant montré à Chicago, donc dans un contexte américain donc à appliquer avec des pincettes en Europe.
Ce qui est "drôle" est que sa présentation a été discutée ensuite uniquement par des hommes blancs de classe supérieur (car universitaires anglo-saxons). Elle a d'ailleurs twitté à propos de ça : "in relation to "Whiteness as Property" (C. Harris), I noted "The Whiteness of Theory" - will be thinking a lot more about this."
C'est vraiment un truc qui me gène dans la recherche académique, la théorisation des processus de domination par des gens qui font partie de la classe dominante ... Je me demande si ça n'est pas une manière de perpétuer cette domination. En même temps, vu que la classe académique est largement composée d'hommes blancs, si eux n'en parlent pas, ça devient compliqué d'éduquer à ces sujets et de contribuer à contrer les mécanismes ... Bref, compliqué !
Sur un autre plan, j'ai partagé la chambre avec en particulier une personne militante queer canadienne, je précise queer car apparemment ce mouvement est très lié à la pensée post-coloniale en Amérique du Nord. Et donc, cette personne précise par exemple au début de chacune de ses interventions publiques qu'elle vient d'une terre colonisée par les européens alors que son travail ne porte pas du tout là-dessus. Je trouve ça assez fou, je ne verrais jamais personne en France faire quelque chose d'aussi politique dans un contexte lambda.
Cependant, quand je lui ai dit que la France glissait sur une pente de plus en plus raciste, il a dit que c'était partout pareil, qu'au Canada aussi il y avait beaucoup de racisme. Mais quand je lui ai lu la phrase de Laurence Rossignol il a gravement halluciné et a dit qu'au moins, le Canada n'était pas islamophobe.
Bref, tout ça m'a fait beaucoup m'interroger car vous avez l'air de dire que certains pays sont moins racistes que d'autres mais partout où j'ai voyagé j'ai vu du racisme. Est-ce que vous parlez du racisme d’État alors ?
En tout cas, le fait d'être allée aux US avec en tête l'idée que c'était une colonie et de voir ce que c'est devenu, de repenser à l'histoire de ce qu'ont fait les européens dans le monde entier m'a mis dans un état de désenchantement terrible, je sais pas si j'arriverai à m'en remettre un jour ! Cette idée de whiteness as property est à mon avis très bonne pour expliquer ces mécanismes. Les blancs sont allés en Amérique et ont décidé que la terre leur appartenait plus qu'aux autres ethnies. C'est là qu'ils ont le mieux réussi à s'approprier la terre, ailleurs ils ont plus ou moins fini par se faire virer. Et maintenant ces mécanismes réapparaissent avec les migrations : si t'es pas blanc, tu ne peux pas venir sur les terres "des blancs", c'est leur propriété "de blanc", encore plus que de nation à mon avis. Un français qui émigre aux US ne pose aucun problème. Un syrien qui vient en France, un mexicain qui va aux US pose problème car il sort de ce schéma de propriété blanche. Et l'idée qu'on puisse refuser à des ethnies différentes l'entrée aux US qui est une colonie est immonde quand on y pense. Bref, c'est l'horreur ..!
Edit : voilà le texte original (pas de Roy) sur la whiteness as property, qui montre comment l'idée même de propriété aux US a des racines racialisées http://bama.ua.edu/~jpetrovi/bef510/readings/Harris.pdf
Tout ce que vous dites sur les dernières pages fait échos à des échanges que j'ai eu ces derniers temps. En fait j'étais la semaine dernière au US pour une conf (un des (seuls?) avantages matériels de faire de la recherche est qu'on peut voyager un peu pour le boulot). C'était dans un milieu académique assez politisé à gauche (voire marxiste). J'ai vu une présentation très intéressante d'Ananya Roy, une prof d'urbanisme (c'est ma discipline) qui analyse les dynamiques urbaines de manière genrée et racialisée en s'inspirant du féminisme post-colonial. Elle a parlé de la "whiteness as property" en montrant en quoi la blanchité passait d'un caractère physique à un droit à la propriété (qui serait donc refusé à d'autres). Son raisonnement est un peu complexe à résumer mais j'ai trouvé très bien de sortir de l'approche "gentrification", c'est à dire l'éviction des pauvres de certains quartiers car des classes supérieures s'y installent ce qui mène à une augmentation du coût de la vie en général. Elle a bien montré qu'il n'y avait pas qu'une question de classe mais aussi de race : elle parlait du bannissement des personnes de couleur en dehors de la ville. Ceci étant montré à Chicago, donc dans un contexte américain donc à appliquer avec des pincettes en Europe.
Ce qui est "drôle" est que sa présentation a été discutée ensuite uniquement par des hommes blancs de classe supérieur (car universitaires anglo-saxons). Elle a d'ailleurs twitté à propos de ça : "in relation to "Whiteness as Property" (C. Harris), I noted "The Whiteness of Theory" - will be thinking a lot more about this."
C'est vraiment un truc qui me gène dans la recherche académique, la théorisation des processus de domination par des gens qui font partie de la classe dominante ... Je me demande si ça n'est pas une manière de perpétuer cette domination. En même temps, vu que la classe académique est largement composée d'hommes blancs, si eux n'en parlent pas, ça devient compliqué d'éduquer à ces sujets et de contribuer à contrer les mécanismes ... Bref, compliqué !
Sur un autre plan, j'ai partagé la chambre avec en particulier une personne militante queer canadienne, je précise queer car apparemment ce mouvement est très lié à la pensée post-coloniale en Amérique du Nord. Et donc, cette personne précise par exemple au début de chacune de ses interventions publiques qu'elle vient d'une terre colonisée par les européens alors que son travail ne porte pas du tout là-dessus. Je trouve ça assez fou, je ne verrais jamais personne en France faire quelque chose d'aussi politique dans un contexte lambda.
Cependant, quand je lui ai dit que la France glissait sur une pente de plus en plus raciste, il a dit que c'était partout pareil, qu'au Canada aussi il y avait beaucoup de racisme. Mais quand je lui ai lu la phrase de Laurence Rossignol il a gravement halluciné et a dit qu'au moins, le Canada n'était pas islamophobe.
Bref, tout ça m'a fait beaucoup m'interroger car vous avez l'air de dire que certains pays sont moins racistes que d'autres mais partout où j'ai voyagé j'ai vu du racisme. Est-ce que vous parlez du racisme d’État alors ?
En tout cas, le fait d'être allée aux US avec en tête l'idée que c'était une colonie et de voir ce que c'est devenu, de repenser à l'histoire de ce qu'ont fait les européens dans le monde entier m'a mis dans un état de désenchantement terrible, je sais pas si j'arriverai à m'en remettre un jour ! Cette idée de whiteness as property est à mon avis très bonne pour expliquer ces mécanismes. Les blancs sont allés en Amérique et ont décidé que la terre leur appartenait plus qu'aux autres ethnies. C'est là qu'ils ont le mieux réussi à s'approprier la terre, ailleurs ils ont plus ou moins fini par se faire virer. Et maintenant ces mécanismes réapparaissent avec les migrations : si t'es pas blanc, tu ne peux pas venir sur les terres "des blancs", c'est leur propriété "de blanc", encore plus que de nation à mon avis. Un français qui émigre aux US ne pose aucun problème. Un syrien qui vient en France, un mexicain qui va aux US pose problème car il sort de ce schéma de propriété blanche. Et l'idée qu'on puisse refuser à des ethnies différentes l'entrée aux US qui est une colonie est immonde quand on y pense. Bref, c'est l'horreur ..!
Edit : voilà le texte original (pas de Roy) sur la whiteness as property, qui montre comment l'idée même de propriété aux US a des racines racialisées http://bama.ua.edu/~jpetrovi/bef510/readings/Harris.pdf
Dernière édition :

trop de bonheur, j'en dors presque pas!
mais de là, à enlever ces manifestations, nan je crois pas. Des fois c'est important de se lever et de rappeler qu'il y a des gens moins privilégiés (tant que c'est pas paternaliste) que soi-même... c'est déjà ça. Après j'exclus pas qu'il faudrait faire de la pédagogie pour expliquer en quoi ces propos ne sont peut-être pas les meilleurs. On pourrait juste dire, on est tous humains?
, surtout ses derniers temps-là je crois qu'on s'en prend assez violemment un peu trop plein la gueule dans les médias mainstream pour en plus lire ça de plein fouet ici.